L’artisanat mauritanien, entre forge, verre filé et cuir ouvragé
À côté de l’art du voile, la Mauritanie cultive un autre patrimoine d’exception : celui des objets façonnés à la main, dans les forges de l’argent, les ateliers des perlières et les échoppes des sculpteurs sur bois. Bracelets de chevilles ciselés, perles de verre filé aux couleurs vibrantes, coffres sahariens incrustés de cuir, parures de coquillages fossilisés : chaque objet raconte une région, un métier, une cérémonie ou une légende.
Une organisation traditionnelle des métiers
Dans la société mauritanienne, le travail artisanal est traditionnellement réparti selon les métiers et selon les femmes et les hommes. Les hommes, et notamment les forgerons appelés mâlemine, s’occupent des métaux et du bois : ils sont à la fois bijoutiers, sculpteurs, fabricants d’armes, de portes et de mobilier. Les femmes prennent en charge les arts du fil et de la peau : tissage, teinture, maroquinerie souple, fabrication des perles. Cette répartition, encore lisible aujourd’hui, explique la diversité des techniques que l’on peut découvrir d’une région à l’autre.
Les perles de Kiffa : un trésor unique au monde
S’il est un objet emblématique de l’artisanat mauritanien, c’est bien la perle de Kiffa. Fabriquée par les femmes de la région de l’Assaba, dans le sud-est du pays, et plus secondairement à Oualata, elle est si singulière qu’elle a fait l’objet d’études internationales et qu’on en parle aujourd’hui dans le cercle restreint des perles d’art.
Une recette presque magique
La perle de Kiffa naît d’un mélange étonnant : de la poudre de verre obtenue en pilant des perles anciennes ou des bouteilles, un peu de salive, et de la gomme arabique. Cette pâte est façonnée à la main sur un petit bâti en croix, puis lissée, séchée et décorée à l’aide d’une fine aiguille avec lesquelles la perlière dépose, point par point, des poudres de verre coloré. La perle est ensuite cuite au feu de bois ou de braise.
Le résultat ressemble à de la micro-mosaïque : zigzags, triangles, croix, cercles concentriques s’entremêlent dans des couleurs vives. Chaque motif a un sens. Les zigzags représentent le chemin de la vie ; les cercles rouges, l’amour ; les jaunes, le soleil ; les verts, l’espérance ; les bleus, la bénédiction du ciel ; le gris symbolise la bonne santé. La perle de Kiffa n’est pas un simple bijou : elle est un talisman, censé éloigner le mauvais œil et porter chance à celle qui la porte.
Les perles de Kiffa anciennes (celles fabriquées avant les années 1960) sont aujourd’hui très recherchées par les collectionneurs et atteignent des prix élevés sur le marché international. La technique, longtemps menacée de disparaître, est aujourd’hui défendue par quelques artisanes et coopératives qui forment de nouvelles générations de perlières.
Les perles de coquillage et autres parures
Sur le littoral, un autre type de perle est confectionné à partir d’arca senilis, un coquillage fossilisé que la mer a déposé voilà environ 40 000 ans, lorsque l’Atlantique reculait au pied du Sahara. Les artisans le découpent, le gravent et le polissent entièrement à la main pour produire de fines perles couleur ivoire ou nacre. Les femmes les portent en colliers, mais aussi cousues dans leur chevelure lors des rituels de mariage, comme symbole de fertilité.
À ces perles s’ajoutent les boules d’ambre, parfois véritables, parfois imitations de copal ou de résine, ainsi que des perles d’agate et de cornaline héritées du commerce trans-saharien. Une parure traditionnelle peut associer plusieurs de ces éléments en alternance, le tout monté sur fil ou enfilé entre des perles d’argent.
L’art du métal
Les forgerons mauritaniens jouissent depuis des siècles d’une réputation enviable pour leur travail de l’argent. Ils produisent une bijouterie riche et codifiée : lourds bracelets de chevilles ornés de motifs apotropaïques, censés protéger des dangers du sol ; bracelets de poignets à côtes, sertis de minuscules torsades et de boules d’argent soudées ; bracelets sarakollés torsadés, hérités de la tradition soninké.
Une particularité mauritanienne, devenue presque une signature, est l’incrustation de filigranes d’argent ou de bronze dans la corne, l’ébène ou le bois précieux. Le contraste entre la matière sombre et le métal clair donne à ces bijoux une élégance immédiatement reconnaissable. Les bagues, pendentifs et boucles d’oreilles sont souvent gravés de motifs géométriques inspirés des falaises de l’Adrar ou de l’écriture arabe.
À côté des parures du quotidien, l’artisanat des cérémonies se distingue par les fameuses « croix » mauritaniennes : croix de Boutilimit, croix du Trarza, et surtout croix de Mederdra, dont chaque modèle correspond à une région ou à un émirat. Ces croix, malgré leur nom, n’ont pas de signification religieuse chrétienne : ce sont des pendentifs et amulettes traditionnels, transmis dans les familles.
Le bois sculpté : Mederdra et la vallée du fleuve
Le travail du bois est l’autre grande spécialité masculine. Deux régions s’imposent : Mederdra, dans le Trarza, et la vallée du fleuve Sénégal, autour de Kaédi et de Boghé.
Medreda
Mederdra, ancien foyer de l’émirat des Trarza, est célèbre dans toute la Mauritanie pour son artisanat unique. On y fabrique encore les fameux coffres de Mederdra (meubles de voyage en bois clouté, doublés de cuir et richement ouvragés), ainsi que les croix de Mederdra, des pipes, des tabatières, des coussins de cuir et toutes sortes de petits objets en bois finement travaillés. Située à environ deux heures de Nouakchott, sur une dune de sable blond, Mederdra reste l’une des destinations privilégiées pour découvrir cet artisanat sur place.
Les objets de la vie nomade
Le bois sahraoui répond à un mode de vie nomade qui exige des objets à la fois beaux, robustes et transportables. Le plus emblématique est sans doute l’amsàqqab : une élégante table-porte-bagages aux pieds très ouvragés, qui servait à la fois de meuble dans la tente et de palanquin sur le dos du dromadaire. À cela s’ajoutent les portes sculptées, les loquets travaillés, les peignes, les chapelets, les bâtonnets du sig (un jeu traditionnel), et les alluha, ces planches coraniques de bois sur lesquelles les enfants apprennent à écrire les versets à l’encre noire.
Dans les régions de Kaédi et de Boghé, on fabrique enfin les fameux mortiers et bols de bois utilisés pour servir le zrig, cette boisson désaltérante à base de lait de chèvre ou de chamelle fermenté, emblématique de l’hospitalité mauritanienne.
Le cuir et la maroquinerie
La vallée du fleuve est aussi le grand foyer du travail du cuir. Les artisans tannent les peaux de chèvre et de mouton, puis les teignent et les ouvragent pour confectionner des coussins, des sacs, des étuis, des fourreaux d’épée, et toute une gamme de petits objets décoratifs. Les coffres de Mederdra eux-mêmes associent un travail du bois et du cuir, le second venant doubler ou habiller le premier de motifs géométriques colorés.
Cette tradition rejoint celle de la maroquinerie touarègue et sahraouie, avec laquelle elle partage de nombreux motifs : excisions du grain pour faire ressortir les dessins en clair, broderies au fil de cuir, contrastes entre noir, rouge, vert et jaune.
Où voir et acheter ?
À Nouakchott, le Marché Capitale et le marché aux artisans permettent de découvrir, dans une même journée, presque tout le panorama de l’artisanat mauritanien : perles de Kiffa, bijoux d’argent, coffres de Mederdra, voiles teints, parures de coquillages. Mais c’est en province que l’on saisit la profondeur de ces savoir-faire : à Kiffa pour rencontrer les perlières, à Mederdra pour voir naître les coffres et les croix, à Kaédi pour assister à la teinture des voiles, à Atar et Chinguetti pour les bijoux d’inspiration saharienne.
Acheter une pièce d’artisanat mauritanien n’est pas seulement rapporter un objet : c’est emporter avec soi un fragment d’une histoire qui mêle forges sahariennes, routes de l’or et du sel, métiers à tisser, perlières et tanneuses. Une histoire qui, malgré les vents de la modernité, continue de souffler sur les ateliers du désert et du fleuve.
